Réseaux sociaux et campagnes électorales
Tags: Benoit Thieulin, capcom, Capcomnet, communication publique, Netscouade, politique, réseaux sociaux
Après Stéphanie Wojcik c’est Benoit Thieulin, directeur associé de la Netscouade et responsable de la campagne Internet de Ségolène Royal, qui a pris la parole. Son intervention avait pour but d’aborder un thème qui est presque devenu un leitmotiv tant on en parle parfois à tort et à travers : l’impact des réseaux sociaux dans les campagnes électorales.
L’origine de la webpolitique : la guerre en Irak et le « non » au traité européen.
Selon Benoit Thieulin, la prise de parole du citoyen sur les réseaux sociaux a commencé aux États-Unis en 2005. Une grande majorité de l’establishment américain était très largement favorable à une intervention militaire en Irak. C’est alors que la petite minorité d’opposants à la politique de Bush a trouvé dans les réseaux sociaux un espace pour se rassembler et échanger. Pour ce qui est de la France, le directeur associé de la Netscouade, situe aussi ce nouvel usage des réseaux sociaux en 2005. Pour autant le contexte est bien différent. Ce n’est pas la politique étrangère qui préoccupe les Français mais le référendum visant à doter l’Union Européenne d’une constitution. La France est d’une humeur morose, les citoyens sont méfiants et vont comme leurs homologues américains se tourner vers les réseaux sociaux pour avoir accès à d’autres sources d’information concernant les enjeux autour de ce référendum.
La pratique du mix : un nouvel usage de l’information.
Benoit Thieulin appuie sur une caractéristique fondamentale des usages du web d’aujourd’hui : l’heure n’est plus à la séparation entre les actions « online » et les actions « réelles ». L’un et l’autre s’interpénètrent. Pour preuve : «Quand il y a une émission politique à la télévision, on retrouve souvent en temps réel de forts débats sur Internet » .
Les Français mixent l’information. Ils cherchent dans les médias numériques ce qu’ils ne trouvent pas dans les médias traditionnels tout comme ils puisent dans la presse traditionnelle ce qu’ils ne trouvent pas dans les espaces numériques.
Les réseaux sociaux font-ils la politique ?
Pour Benoit Thieulin, on doit se méfier des liens de causalité un peu trop hâtifs. Il est difficile de prouver que les réseaux sociaux ont conduit à la victoire du » non » en 2005. Il y a un lien de corrélation évident mais pas forcément un lien de causalité.
Les réseaux sociaux : des espaces d’information, d’échange et de coordination.
Au fantasme qui ferait des réseaux sociaux des outils révolutionnaires permettant l’émergence d’une démocratie directe, Benoit Thieulin préfère y voir une autre manière de s’emparer de sa citoyenneté.

Printemps arabe: la première révolution digitale ?
Pour lui Internet est d’abord un « territoire d’information » qui a permis un renouveau particulièrement profond des moyens de discussion des citoyens. Par exemple, contrairement à ce que l’on a pu entendre, Benoit Thieulin ne voit pas les événements du Printemps arabe comme des « révolutions Facebook ». Le rôle des réseaux sociaux dans ces épisodes révolutionnaires a été de permettre l’organisation d’une « grande conversation numérique » dont les frontières dépassaient le Maghreb et la Méditerranée. Les médias sociaux autorisent la création d’espace de conversation se moquant des frontières pour créer les conditions de l’échange et du débat. L’intervenant illustre cet état de fait en prenant pour exemple le changement de régime en Tunisie. Au-moment de la diffusion des câbles diplomatiques du régime de Ben Ali par le site Wikileaks, les Tunisiens se sont massivement inscrits sur Facebook afin de débattre ensemble des informations contenues dans ces câbles.
Les réseaux sociaux offrent aux citoyens les moyens de trouver d’autres sources d’informations, d’identifier en quelques clics des espaces d’échanges numériques. Pour autant les débats nés sur les médias sociaux ne restent pas cantonnés à leurs frontières virtuelles. Au-contraire, Benoit Thieulin souligne la capacité des réseaux sociaux numériques à être des espaces de synchronisation en vue de réaliser des actions citoyennes. C’est d’ailleurs le cœur de leur puissance.
Ces nouveaux modes d’échange et de coopération ont joué un rôle primordial dans la réussite des révolutions au Maghreb. Ils ont permis aux citoyens révolutionnaires de se coordonner pour descendre ensemble dans la rue et exprimer leur colère. Là où avec des moyens de coordination classiques, les régimes auraient pu étouffer beaucoup plus rapidement les foyers de contestation, les réseaux sociaux ont rendu toute intervention de répression massive particulièrement compliquée à mettre en place.
Obama élu en 2008 grâce aux réseaux sociaux ?

MyBarackObama.com
Après l’exemple des révolutions arabes, Benoit Thieulin s’est penché sur le succès de Barrack Obama en 2008. Pour lui ce n’est pas tellement la présence de l’actuel président des États-Unis sur les réseaux sociaux qui a permis sa victoire mais plutôt sa capacité à « fusionner le Off et le On [le web et le réel] » en créant MyBarackObama.com. Ce site a permis de structurer et de coordonner toutes les actions sur le web et dans le réel. Comme le souligne Benoit Thieulin « on parle souvent de son impact [à Barack Obama] sur les réseaux sociaux mais c’est surtout cette structure qui lui a donné l’avantage ».
L’usage des réseaux sociaux par les candidats français à l’élection présidentielle.
Pour le conférencier, le web social a introduit des changements très importants dans la manière de faire de la politique en France. Dorénavant les discours des politiques sont traqués et analysés. Il n’existe plus de off. Les candidats à l’élection présidentielle ne peuvent plus faire de la segmentation marketing en tenant un discours spécifique devant une certaine catégorie d’électeurs et en changeant ce même discours devant d’autres auditeurs. S’ils s’adonnaient à ce genre de stratégie, ils seraient immédiatement taxés d’incohérence.

Salle du conseil, Hôtel Rennes Métropole, Capcomnet 2012
Pour cette présidentielle « quasiment aucun candidat ne néglige le panorama d’outils que l’on utilise habituellement [Facebook et Twitter]. Globalement tous savent qu’il y a un mix entre le réel et le digital ». Pour Benoit Thieulin ce qui est nouveau dans cette campagne par rapport à 2007 c’est qu’Internet s’est normalisé, « tout le monde y est, tout le monde fait la même chose, il y a peu d’innovation. Sauf à la limite Mélenchon. Bayrou ne fait pas grand-chose d’innovant mis à part qu’il dispose d’une pratique personnelle d’Internet […]» Pour le cofondateur de la Netscouade, « Sarkozy ne fait pas une campagne participative mais plutôt une campagne très descendante et marketing. Quant à Hollande, il privilégie l’un des piliers du succès d’Obama en 2007 : la campagne de porte à porte.» Enfin, l’intervenant termine son panorama avec Le Pen en montrant combien celle-ci se place à la pointe de la défense des libertés numériques. D’ailleurs pour Benoit Thieulin, l’extrême-droite française utilise très bien la puissance des outils numériques pour diffuser ses idées en particulier au-travers de WebTV.
Selon Benoit Thieulin, ce qu’il faut retenir des actions numériques pour cette campagne présidentielle c’est le manque d’innovation dans les stratégies de communication de la plupart des candidats. Pour autant ces innovations ne sont pas complètement absentes mais elles ont été mises en place par d’autres acteurs. La presse traditionnelle a été efficace sur ce point en créant des outils innovants et pertinents comme des simulateurs qui permettent de visualiser les impacts des promesses fiscales des candidats.




